16 Juin 2015

« J’ai eu la chance de voir le réveil de Philae ! »

Philippe Gaudon, chef de projet CNES de la mission Rosetta, nous raconte comment il a vécu le réveil de Philae en direct depuis l’écran de son ordinateur portable, le samedi 13 juin au soir...

Quelle a été votre 1re réaction lors du réveil de Philae ?

Philippe Gaudon : « Et bien, j’ai été incrédule. J’ai eu la chance et le privilège d’être le 1er à voir ce réveil et je n’en croyais pas mes yeux ! Nous guettions ce réveil depuis des mois au SONC. Nous n’avions pas relâché notre surveillance, mais comme c’était une tâche de longue haleine nous avions un système d’alerte par courrier électronique doublé d’un tour de garde le soir et le week-end. Samedi 13 juin au soir, c’était mon tour et je suivais les 24h du Mans à la télé avec mon PC à côté de moi. J’avais vérifié les paramètres dans l’après-midi et, "comme d’habitude", la courbe était plate, mais là, je regarde l’écran et je vois un pic ! D’un seul coup les 24h du Mans ont perdu tout intérêt pour moi. J’ai fait un zoom sur ce pic et j’ai immédiatement vu qu’il y avait plusieurs étapes à l’intérieur. Alors j’ai téléphoné à 2 collègues du SONC pour qu’ils vérifient et ils m’ont rapidement répondu que c’étaient bien des données en provenance de Philae. Nous avons alors pris contact avec nos collègues du LCC, à Cologne, et, à 3h05 du matin, ils nous confirmaient la réalité du contact. Nous savions que le réveil de Philae était possible et nous l’attendions, mais nous étions vraiment ébahis et heureux de le voir enfin ! »

Le contact s’est produit durant la 4e période de tentatives de communications entre Rosetta et Philae ?

Philippe Gaudon : «  Le début de l’écoute avait été programmée le 30 mai, mais à cause d’une trajectoire de l’orbiteur qui avait été légèrement modifiée, les véritables possibilités de communication commençaient le 10 juin. Elle venait donc juste de débuter. »


Philippe Gaudon, chef de projet Rosetta au CNES. Crédits : CNES/E. Grimault.

 Il y a eu un 2e créneau de communication le 14 juin au soir ?

Philippe Gaudon : « Oui, mais il a été moins bon, beaucoup plus instable, il y avait des décrochages durant la liaison et nous n’avons récupéré que très peu de données. En outre, il est très difficile de dater les données à bord de Philae car l'horloge s'éteint à chaque cycle arrêt/démarrage, mais il semble que nous aurions récupéré les données les plus récentes, c’est-à-dire celles qui venaient d'être collectées in situ au moment du fonctionnement en cours de Philae, même si cela doit encore être confirmé. »

Toutes les données reçues concernent uniquement le fonctionnement de Philae ou bien y a-t-il des données provenant des instruments ?

Philippe Gaudon : « Il n’y a rien en provenance des instruments, ils sont tous arrêtés depuis la fin de la mission scientifique initiale en novembre 2014. »

Que va-t-il se passer à présent ?

Philippe Gaudon : « Dans un 1er temps, il nous faut essayer d’allonger les sessions de télécommunication. Il y a 2 limitations possibles : cela peut être l’énergie disponible sur Philae qui est encore un peu juste, mais cela peut également être une question d’alignement de l’orbiteur avec l’antenne de Philae. Nous allons donc essayer de trouver un meilleur positionnement de Rosetta par rapport à Philae et cela implique des changements de trajectoires et un rapprochement, tout en gardant bien sûr une marge de sécurité pour que l’activité croissante du noyau ne vienne pas perturber l’orbiteur. Il va falloir plusieurs jours, une semaine environ, pour mettre en œuvre ces changements et, durant cette période, nous restons à l’écoute de Philae, mais nous ne prévoyons pas de lui envoyer de commandes. Pour cela, nous aurons besoin d’une liaison plus stable et plus longue. »


Philippe Gaudon au SONC, au CNES de Toulouse. Crédits : CNES/E. Grimault.

Une fois que la liaison sera optimisée, comment procéderez-vous pour relancer les instruments ?

Philippe Gaudon : « Nous avons déjà établi la logique de mise en œuvre des différents instruments en privilégiant dans un 1er temps ceux qui consomment peu, ne bougent rien à bord et ne risquent donc pas de mettre en péril l’atterrisseur. Puis, nous utiliserons ceux qui consomment un peu plus et qui ne nécessitent aucun déplacement, comme les caméras et les analyseurs chimiques. Après seulement, dans un 3ème temps, viendront les instruments qui impliquent un déploiement mécanique et peuvent mettre en cause la stabilité de Philae. »

Est-ce que les données reçues samedi dernier contenaient des informations sur l’état de la batterie ?

Philippe Gaudon : « Oui et la bonne nouvelle, c’est que son compartiment est à près de 0 °C et qu’elle serait en train de se charger. Ces mois derniers, comme nous étions confrontés au risque de ne pas disposer de suffisamment d’énergie, étant donnée la position de Philae dans une région escarpée où les nombreux rochers pouvaient amener beaucoup d’ombre, étant donnée son inclinaison importante sur le sol, nous avions mis au point un mode de fonctionnement utilisant directement l’énergie produite par les panneaux solaires, sans recharger la batterie. Mais l’analyse des 300 paquets de  données reçus samedi montre que cela fait sans doute un moment que Philae se réveille et s’éteint et qu’il a réchauffé le compartiment de la batterie et probablement commencé à la charger. Donc, si nous laissons faire les choses petit à petit, la charge de la batterie devrait se poursuivre dans les prochains jours et la batterie pourrait être suffisamment chargée pour envisager de reprendre les activités scientifiques. C’était le fonctionnement prévu à l’origine et le LCC n’a plus l’intention de le changer. »

Cela permettrait sûrement de faire des séquences scientifiques plus longues ?

Philippe Gaudon : « Ce serait notamment une excellente nouvelle pour le forage, car il était extrêmement délicat de le mener à bien avec uniquement l’énergie délivrée en direct par les panneaux solaires. Donc, oui, si c’est confirmé, c’est très bien venu ! »


Signaux de Philae reçus samedi 13 juin 2015 au CNES de Toulouse. Crédits : CNES/N. Journo.

Rosetta est une mission de l’ESA avec des contributions de ses États membres et de la NASA. Philae, l’atterrisseur de Rosetta, est fourni par un consortium dirigé par le DLR, le MPS, le CNES et l'ASI. Rosetta est la 1ere mission dans l'histoire à se mettre en orbite autour d’une comète, à l’escorter autour du Soleil, et à déployer un atterrisseur à sa surface.